Xu Bing, Une histoire sans mots ou Le Livre de la Terre 徐冰 地书 : 从点到点

Tout d’abord, je voudrais vous dire, chers lecteurs, que je suis désolée de ne pas avoir publié plus tôt mais entre mon emploi, un article scientifique que je devais rendre à mon ancien directeur de recherche et mon apprentissage du cantonais, je n’ai pas eu une seconde pour mes recherches pour ZDArt.

Néanmoins en flânant sur le net pour voir quel ouvrage d’art chinois contemporain allait bientôt faire son entrée dans ma bibliothèque, je suis tombée sur un drôle de livre, si intéressant que j’ai eu envie d’en faire un article : Une histoire sans mots de Xu Bing.

Couverture de l’édition chinoise 广西师范大学出版社 Avril 2012 © Xu Bing Source : Douban

Couverture de l’édition chinoise
广西师范大学出版社
Avril 2012
© Xu Bing
Source : Douban

Couverture de l’édition française Éditions Grasset Novembre 2013 © Xu Bing Source : photographie personnelle.

Couverture de l’édition française
Éditions Grasset
Novembre 2013
© Xu Bing
Source : photographie personnelle

N.B : La couverture française témoigne d’une certaine maladresse des éditions Grasset qui ont quelque peu « gâché » le concept d’un ouvrage « sans mots ». En outre, le titre français est très éloigné du titre chinois qui est 地书 : 从点到点 Dìshū: cóng diǎn dào diǎn soit Livre de la Terre : d’un point à un autre. Afin de respecter le choix initial de l’artiste, j’évoquerai donc ce livre/cette œuvre par « Livre de la terre » et non « histoire sans mots ».

Dans ce Livre de la terre, l’artiste chinois contemporain Xu Bing nous narre la journée de M. Noir, un employé de bureau, chapitre par chapitre et heure par heure, en utilisant uniquement des symboles, émoticônes et autres pictogrammes.

Sommaire Livre de la Terre de Xu Bing © Xu Bing Source : pp

Sommaire
Livre de la Terre de Xu Bing
© Xu Bing
Source : p.p

Xu Bing 徐冰 est né en 1955 à Chongqing en République populaire de Chine. En 1981, il obtient son diplôme de licence au département d’estampe et de gravure de l’Académie centrale des Beaux-arts de Pékin où il reste enseigner. Par la suite, en 1987 plus précisément, il y obtient son diplôme de master au sein du même département. En 1990, Xu Bing accepte une invitation de l’Université de Wisconsin à Madison en tant qu’artiste résident. Il vit et travaille depuis entre les États-Unis et la Chine.

La carrière de Xu Bing a été honorée par de nombreux prix et récompenses académiques tels que le McArthur Award en 1999, le Fukuoka Asian Culture Prize en 2003 ou encore le Artes Mundi Prize en 2004, pour ne citer que ces trois-là.

L’œuvre de Xu Bing a donné lieu à un grand nombre d’expositions à travers le monde et ce encore aujourd’hui avec, entre autres, une rétrospective qui se tient depuis le 25 janvier et jusqu’au 20 avril  au Taipei Fine Art Museum à Taïwan.

Jiaguwen, calligraphie, lishu, caoshu, kaishu (1), dazibao (2), etc. l’écriture a, de tout temps, occupé une place primordiale dans la vie et la culture des Chinois.

Xu Bing a été très tôt marqué par cette importance de l’écriture dans la culture chinoise. Enfant, son père le faisait écrire une page de caractères par jour, et l’encourageait non seulement à copier leur forme à la perfection mais également à capturer leur esprit, leur essence. Ainsi, c’est tout naturellement que l’artiste choisit, dès son diplôme obtenu, de placer l’étude de l’écriture et du langage au cœur de sa production artistique.

Le but de cet article n’est pas de retracer de manière exhaustive la carrière de Xu Bing mais de présenter son Livre de la Terre. Cependant, avant d’évoquer celui-ci, il me semble important de mentionner une autre œuvre de l’artiste, antérieure, qui apparaît par son titre et son essence comme le pendant du Livre de la Terre : Le Livre du Ciel ou 天书 tianshu.


Livre du Ciel
天书 tianshu (1987-1991)

Xu Bing a travaillé sur son  Livre du Ciel ou 天书 tianshu pendant 4 ans de 1987 à 1991. Pour cette œuvre, l’artiste a inventé près de 4000 caractères et les a gravé, à la main, sur des blocs de bois mobiles suivant une technique d’imprimerie inventée au XIème siècle sous la dynastie Song (960-1279). Xu Bing a ensuite réalisé de nombreux rouleaux et volumes à l’aide de ces caractères mobiles.

Travail préparatoire pour le Livre du Ciel 天书 © Xu Bing Source : xubing.com

Travail préparatoire pour le Livre du Ciel
© Xu Bing
Source : xubing.com

Exemple de volume du Livre du Ciel © Xu Bing Source : xubing.com

Exemple de volume du Livre du Ciel
© Xu Bing
Source : xubing.com

Livre du Ciel 天书 © Xu Bing Source : The Collector Tribune

Livre du Ciel 天书
© Xu Bing
Source : The Collector Tribune

Le Livre du Ciel a été présenté pour la première fois à Pékin en 1988, et a suscité un grand intérêt de la part du public. Cette œuvre a, par la suite, fait l’objet de nombreux articles dans des journaux et des revues d’art. Xu Bing n’a cessé de remanier son œuvre, de la retravailler, de la réimprimer pour enfin l’achever à l’automne 1991. C’est une œuvre très importante dans la carrière de l’artiste qui a largement contribué à sa reconnaissance sur la scène artistique internationale.

 Lorsque le spectateur se retrouve face au Livre du Ciel de Xu Bing, il est persuadé (surtout s’il est étranger et non sinophone) d’avoir affaire à des rouleaux et volumes de textes classiques chinois écrits en caractères traditionnels. En effet, Xu Bing a réalisé cet ouvrage de la manière la plus traditionnelle possible et sa forme même, incluant préface, numéros de pages, titre, ou encore table des matières, entre autres, donne l’impression qu’il s’agit bel et bien d’un ouvrage classique. L’artiste va même aller jusqu’à faire créer par un charpentier de Handan, dans la province du Hebei, des coffrets en bois de noyer afin d’y conserver les volumes du Livre du Ciel. Or, malgré tous ces éléments, il n’en est rien, il ne s’agit que de caractères inventés par l’artiste, aucun n’a de sens, tous sont inintelligibles.

Cette œuvre sème le doute et la confusion chez le spectateur qui cherche désespérément, parmi tous ces caractères, un qu’il pourrait reconnaitre. On raconte que des personnes ont consacrés des heures, voire des jours entiers, lors des expositions, à la recherche d’un caractère qu’ils puissent déchiffrer.

Le Livre du Ciel invite le spectateur à méditer sur la culture chinoise et ses traditions, il démystifie par l’absurde l’écriture chinoise et l’élitisme mandarinal. Cette œuvre invite le public à se libérer de l’aliénation du pouvoir des mots et de l’écrit. Les caractères n’ont plus de sens pour eux-mêmes, ils ne deviennent qu’un matériau au service des besoins de l’artiste et le seul langage qu’ils transmettent devient le sien, le langage artistique de Xu Bing.

Cette œuvre met tout le monde sur un pied d’égalité, peu importe la langue natale et le niveau d’éducation. C’est sur ce point, en particulier, que le Livre du Ciel ou 天书 tianshu de Xu Bing rejoint son Livre de la Terre ou 地书 dishu.


Livre de la Terre
地书 dishu (2003-2013)

 Le Livre de la Terre est à la fois le pendant et l’opposé total du Livre du Ciel. En effet, nous nous retrouvons une nouvelle fois égaux face à celui-ci peu importe la langue que nous parlons ou notre niveau d’éducation. La différence se trouve dans le fait que lorsque Le Livre du Ciel était illisible et inintelligible pour tout le monde, le Livre de la Terre est, au contraire, pour qui est un minimum ouvert au monde contemporain, accessible à tous et surtout lisible par tous, celui-ci étant entièrement constitué de symboles, émoticônes et autres pictogrammes.

C’est en 2003 que Xu Bing, à cause d’un simple papier d’emballage de chewing-gum, commence à s’intéresser aux pictogrammes. En regardant ces dessins, l’artiste se demande : « Si ces signes peuvent expliquer quelque chose de simple, pourraient-ils également raconter une histoire ? »(3).

Pictogrammes récurrents sur les emballages de chewing-gum.

Pictogrammes récurrents sur les emballages de chewing-gum.

Quelque temps après, à l’aéroport, l’artiste s’aperçoit que ce langage pictographique occupe réellement une place importante dans le monde moderne et commence à regrouper et à collectionner divers logos, pictogrammes et signes du monde entier.

Travail préparatoire pour le Livre de la Terre 地书 © Xu Bing Source : xubing.com

Travail préparatoire pour le Livre de la Terre 地书
© Xu Bing
Source : xubing.com

Xu Bing va pendant plus de 7 ans continuer à collecter divers symboles afin de produire son Livre de la Terre.

 La version qui nous intéresse ici est celle de 2012 (année de publication en Chine ; 2013, pour la France). Cependant, lors de mes recherches sur le sujet, j’ai trouvé une autre version (complète) du Livre de la Terre, sans doute antérieure. Dans celle-ci, le personnage principal est toujours un bonhomme simple noir « Mr.Noir ». Dans cette version, il n’est plus question d’une journée dans la vie de ce dernier mais de diverses mésaventures lui arrivant lors de son départ pour l’étranger (problèmes à l’aéroport, dans l’avion, etc.).

Couverture du Livre de la Terre (autre version) © Xu Bing Source : xubing.com

Couverture du Livre de la Terre  (autre version)
© Xu Bing
Source : xubing.com

Deux premières pages du Livre de la Terre (autre version) © Xu Bing Source : 360doc.com

Deux premières pages du Livre de la Terre (autre version)
© Xu Bing
Source : 360doc.com

Deux premières pages du Livre de la Terre  (version publiée en France en 2013) © Xu Bing Source : p.p

Deux premières pages du Livre de la Terre
(version publiée en France en 2013)
© Xu Bing
Source : p.p

En lisant divers articles sur le Livre de la Terre, je suis tombée sur certains commentaires affirmant que l’histoire de ce « roman » était d’une « banalité affligeante ». Certes, nous sommes bien loin de grands auteurs chinois tels que Lu Xun 鲁迅 ou Ba Jin 巴金. Or, tout l’intérêt de ce « livre » réside dans son processus de création, ce travail fournit par l’artiste pour narrer une histoire de plus de 100 pages uniquement basée sur un langage pictographique. Adepte de grande littérature, j’ai tout de même pris du plaisir à lire ce livre et à suivre, heure par heure, cette journée de Mr. Noir. En outre, pour moi, il ne s’agit pas tant d’un roman que d’une œuvre d’art contemporain, l’aboutissement d’un travail de recherche sur le langage et l’écriture de plus d’une dizaine d’années.

L’écriture et le langage sont deux éléments en perpétuelle évolution. L’écriture chinoise ne fait pas exception et n’a cessé de changer de forme, d’être souvent modifiée et parfois simplifiée. Durant la période maoïste, l’écriture chinoise s’est vue prendre une nouvelle forme, une forme plus simple, plus accessible. Lors d’une interview de 2007, de Xu Bing par Ellen Pearlman, journaliste au Brooklyn rail, l’artiste a reconnu que cette période maoïste avait beaucoup influencé son travail et en particulier son Livre de la Terre : «  La simplification de l’écriture, du langage, tout ceci vient de Mao Zedong. Mao écrivait de manière simple. Il voulait que tout le monde, même un ouvrier, puisse le comprendre. Il était contre le style classique traditionnel. ». Avec son Livre de la Terre, Xu Bing expose au spectateur une nouvelle simplification de l’écriture. Il propose par ce nouveau langage universel, basé sur un système pictographique, une évolution possible de l’écriture et du langage.

20 ans après son Livre du Ciel qui témoignait des doutes de l’artiste sur une culture et une écriture trop élitiste, si inaccessible qu’elle en devenait inintelligible, Xu Bing nous propose avec son Livre de la Terre, un roman, une œuvre d’art contemporain, appelez cela comme vous le souhaiterez, basé sur un langage simple, pictographique, universel. Qui sait peut-être que dans le futur nous écrirons tous de la sorte !

 « 不管你讲什么语言,也不管你是否受过教育,任何人只要参与了当代生活就能读懂。 » Bùguǎn nǐ jiǎng shénme yǔyán, yě bùguǎn nǐ shìfǒu shòuguò jiàoyù, rènhé rén zhǐyào cān yù liǎo dàng dài shēnghuó jiù néng dú dǒng. « Peu importe la langue que vous parlez, que vous soyez instruits ou non, toute personne un minimum impliquée dans la vie contemporaine peut lire ce livre ». (4)

XU, Bing, 徐冰, Une histoire sans mots, Paris, Grasset, 2013. 9€90.

Vous voulez en savoir plus : www.xubing.com

Ou sur le Livre de la Terre : BORYSEVICZ, Mathieu (éd.), The Book about Xu Bing’s Book from the Ground, Cambridge, MIT Press, 2014.

Notes :
1 Types d’écriture chinoise.
2 « Journal à grands caractères », affiche traitant d’un sujet politique ou moral, et placardée pour être lue en public. Le Dazibao est très utilisé sous le régime maoïste.
3 Wang Jason.
4 Letter to a Young Artist.
Bibliographie :
– BAI, Jin, 白金, « Xu Bing he ta de «dishu» » « 徐冰和他的« 地书 » » [Xu Bing et son « Livre de la Terre »], Xianggang Wenhui bao, 香港文汇报, 06 juin 2012 [En ligne] http://trans.wenweipo.com/gb/paper.wenweipo.com/2012/06/06/OT1206060002.htm (date d’accès : 15 février 2014)
Letter to a Young Artist, 2006, [En ligne] http://www.xubing.com/index.php/site/texts (date d’accès : 25 février 2014).
– LÜ, Peng, 吕澎, Histoire de l’art chinois au XXème siècle, Paris, Somogy, 2013, p.562-563.
Paris-Pékin, (catalogue d’exposition, Paris, Espace Cardin, 5-28 octobre 2002), Paris, Chinese Century, 2002, p.216-217.
– PEARLMAN, Ellen,  « Xu Bing with Ellen Pearlman », The Brooklyn Rail : Critical Perspectives on Arts, Politics and Culture, 4 septembre 2007  [En ligne] http://www.brooklynrail.org/2007/09/art/xu-bing (date d’accès : 4 février 2014).
– WANG, Jason, Xu Bing : A Retrospective (1.25-4.20.2014), Tapei, Tapei Fine Arts Museum, 2014.

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2 réflexions sur “Xu Bing, Une histoire sans mots ou Le Livre de la Terre 徐冰 地书 : 从点到点

  1. Bravo pour votre article ! Je suis étudiant en chinois à l’Université de Genève et nous faisons actuellement un travail de collaboration e-tandem avec une classe de l’Université de Wuhan et une classe de l’INALCO sur le Livre de la Terre. Votre article est très bien rédigé et m’a beaucoup aidé à comprendre le monde de Xu Bing. Je viens de découvrir votre blog et je regrette qu’il ne soit plus mis-à-jour depuis si longtemps. En tout cas, Bravo pour l’initiative d’écrire sur l’art contemporain chinois 🙂

    • Bonjour et merci pour votre commentaire. Ravie que mon article puisse vous aider. Il est vrai que j’ai un peu laissé mon blog de côté pour le moment car beaucoup d’autres projets ont occupé mon temps. Mais j’ai encore plein d’idées d’articles. Je m’y remettrai certainement en 2017.

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